CAFERUIS

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Les graves effets collatéraux d'une réorganisation contestée

Publié par Admin sur 28 Juin 2012, 08:21am

En novembre dernier, un éducateur se suicidait à Dunkerque. Cette affaire intervenait dans un climat très tendu : une association s'occupant d'enfants en difficultés avait revu son organisation interne sans guère de consultation des salariés. Quelques mois plus tard, un rapport commandité par le CHSCT pointe les divers dysfonctionnements de cette structure.

L'événement avait suscité une grande émotion en novembre dernier : un éducateur d'une association de Dunkerque (Nord) se donnait la mort, triste épilogue d'un bras-de-fer avec son employeur (1). Etait-ce un cas isolé, drame de la souffrance humaine, secrète et parfois indicible, qui frappe indifféremment tous les milieux sociaux et tous les univers culturels ? Le fait qu'entre 100 et 200 salariés (sur 354) exercent pendant 18 jours leur droit de retrait et qu'il faille l'entremise du conseil général pour renouer les fils du dialogue et trouver un accord avec la direction montrait bien que la souffrance était loin d'être individuelle. Et que les choix de gestion de la ressource humaine pouvaient être mis en cause, ou du moins examinés.

 

 

Diversifier les dispositifs d'accueil

 


Le rapport d'expertise commandité par le Comité d'hygiène, de sécurité et de conditions de travail (CHSCT) de l'association d'action éducative de Dunkerque est assez éclairant sur les risques d'une réorganisation interne faite au pas de charge. Que voulait faire exactement la direction? Encouragée par la loi de 2007 sur la protection de l'enfance, elle souhaitait diversifier les dispositifs d'accueil des enfants en difficulté. Elle voulait également mutualiser un certain nombre de services, considérant que l'offre ancienne était trop disparate. Il s'agissait, pour reprendre un document officiel, de "passer de dispositifs d'assistanat à des dispositifs considérant les familles comme en capacité d'être interlocutrices à part entière des services socio-éducatifs et donc partie prenante de leur devenir". Très concrètement, cette évolution du projet associatif présentée en 2010 devait aboutir à l'introduction de la mixité dans certains foyers, l'élargissement de la tranche d'âge (7 à 17 ans) et à l'accueil de jeunes sortant de prison. Des salariés avaient alors exprimé leur scepticisme sur l'intérêt et surtout la faisabilité de tels objectifs.

 

 

Montée des arrêts de travail

 


Deux ans plus tard, selon le rapport élaboré par l'organisme de conseil et d'expertise Emergence, le bilan humain de cette transformation est pour le moins négatif. "En 2010, 415 arrêts de travail pour motif médical sont enregistrés avec une durée moyenne de 23,38 jours. Par rapport aux années précédentes la durée moyenne des arrêts de travail n'avait pas été aussi élevée depuis 2003", note Emergence. En matière d'accidents du travail, 17 ont été enregistrés cette année-là, soit un taux de fréquence de 31,5 (contre une moyenne dans le secteur privé, tous secteurs confondus, de 23,3). Les départs, internes ou externes, sont aussi également très fréquents (10 démissions, un licenciement et... 232 mutations), compensés par la multiplication des CDD, certains salariés en ayant cumulé neuf avant de décrocher un contrat à durée indéterminée.

 

 

"Seule face à 13 jeunes"

 


Le document ne se contente pas d'égrener des statistiques (difficilement contestables) ; il recense également des témoignages de salariés exprimant leur malaise. Illustration : "Depuis que j'ai été affectée sur cette unité par simple décision du directeur, je me suis retrouvée à deux reprises travaillant seule en soirée (16h-23h) avec un groupe composé de 13 jeunes, dont deux régulièrement en fugue....Cette situation s'explique par la diminution du personnel (une personne en congé maternité et remplacé à mi-temps, deux autres affectées sur d'autres unités, trois personnes en formation..). Je suis d'autant plus inquiète que les jeunes accueillis expriment leurs souffrances (scarification, tentatives de suicide, alcoolisation..)."

 

 

Réflexion peu participative

 


Bien entendu, cette dégradation des conditions de travail ressenties par les salariés intervient dans un contexte plus contraint pour l'association d'action éducative de Dunkerque créée en 1964 et qui a dû gérer les conséquences sur les enfants des graves restructurations industrielles des années 70-80. Celle-ci affronte régulièrement des problèmes de trésorerie et fin 2011, une procédure d'alerte a été déclenchée par le comité d'entreprise débouchant sur un plan d'économies décidé par la direction.

 

Dans un second temps, le rapport d'audit pointe les "choix organisationnels et éducatifs et leurs effets." Il est notamment reproché une "conduite de projet peu participative". Seuls les directeurs d'établissements auraient participé à la réflexion générale préalable à la réorganisation. Les salariés ont été associés dans un second temps, mais pour des temps d'expression limités : deux réunions de trois heures pour chacun des six thèmes. Emergence estime que "certains sujets ne font pas l'objet de discussion".

 

 

"Un CER déguisé"

 


Le rapport constate également que l'établissement créé dans le cadre du projet éducatif est "un centre éducatif renforcé déguisé". Or, le dispositif proposé par la direction pour ces jeunes fortement déstructurés et souvent violents ne semble pas à la hauteur de la situation. Les activités sportives et culturelles ne sont pas suffisantes et la fermeture de l'atelier mécanique est considérée comme une erreur. De même, la mixité, si elle n'est pas contestée dans son principe, est jugée non applicable dans les foyers où elle a été mise en œuvre. "Les salariés craignent à tout moment qu'une agression sexuelle survienne."
Le rapport égrène, au fil de ses 90 pages, l'ensemble des dysfonctionnements, catégorie par catégorie. En diagonale, par-delà les particularismes de cette association dunkerquoise, on peut y lire une réflexion générale sur les mutations du travail social. Par exemple sur la déstructuration des collectifs de travail. Ceux-ci auraient été gravement endommagés par une réorganisation faite au forceps puisque les "équipes sont non stabilisées". Or, dans un contexte mouvant, ces collectifs ont "des effets structurant, rassurant". La grave crise vécue par cette structure s'expliquerait par un effet collatéral de cette réorganisation : l'individualisation du rapport au travail.


 
(1) Ce salarié avait été menacé de licenciement pour faute grave (il s'était défendu contre un jeune qui le menaçait). Suite à la réaction du personnel, la sanction avait été transformée en mutation dans un établissement distant de 50 km. Le salarié ne disposait pas de moyen de locomotion
Source : TSA
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