Depuis le 4 avril, le sort est scellé pour la fédération ADMR du Finistère : liquidée ! Avec cette décision du Tribunal se clôt un feuilleton démarré en 2009 où les coups de théâtre ont succédé aux coups tordus. Journaliste au "Télégramme de Brest", Karine Joncqueur revient sur cette affaire qui débouche sur une centaine de licenciements et beaucoup d'incertitudes.
Tsa : Comment a commencé l'affaire ?
Karine Joncqueur : Le point de départ est étonnant. En novembre 2009, je reçois à la rédaction du "Télégramme" un fax adressé par le syndicat FO, majoritaire dans un réseau associatif concurrent de celui de l'ADMR. Il informe que cette dernière a enregistré un déficit de 5,5 millions d'euros pour 2008 et que l'année en cours devrait déboucher sur une situation presque identique. A la publication de l'information, le président de l'ADMR (à l'époque également trésorier adjoint de l'union nationale) me confirme ces chiffres. Surprenant car six mois plus tôt, la fédération finistérienne avait fêté en grande pompe ses 60 ans, pour un coût de 300 000 euros.
Personne n'a tiré le signal d'alarme ?
Le commissaire aux comptes l'avait fait dès 2008, mais personne ne l'avait entendu. Deux mois avant l'annonce de ce déficit important, en septembre 2009, avait eu lieu aussi l'assemblée générale de l'ADMR, où ces chiffres n'avaient pas été mis en évidence. Tout comme lors de la fête des 60 ans, le discours officiel occultait la gravité de la situation : « On va continuer à grandir et croître encore ».
Mais comment s'explique cette situation lourdement déficitaire ?
Les années précédentes, la fédération avait engrangé dix millions d'euros d'excédents, liés à un tarif de l'APA élevé par rapport au coût réel de l'heure produite. Mais en 2006, le conseil général, entre autres, a commandé un audit qui a préconisé logiquement de professionnaliser le réseau. L'ADMR a alors décidé de renforcer les effectifs de la Fédération en embauchant 55 personnes. Par ailleurs, des associations locales se sont regroupées, passant de 152 entités à 91. Cela a accru les coûts de fonctionnement du réseau associatif, comme l'indemnisation des frais kilométriques liés à des interventions d'une demi-heure, d'un quart d'heure ont explosé.
L'affaire prend-elle un tour judiciaire ?
En décembre 2009, le tribunal place la Fédération sous procédure de sauvegarde pour une première période de 6 mois. Un plan de sauvegarde de l'emploi (PSE), prévoyant la suppression de deux tiers des effectifs, est présenté. Il est annulé en mai 2010 par la cour d'appel de Rennes, à la demande de la CFDT Santé-sociaux, majoritaire à l'ADMR, et du comité d'établissement, pour « insuffisance ». En décembre 2010, le parquet de Brest refuse de prolonger la procédure de sauvegarde, en constate l'échec, et demande l'ouverture d'une enquête judiciaire préliminaire - en cours -, confiée à la PJ de Rennes, pour « gestion douteuse ». Ce qui vaudra au président d'alors, notamment, d'être placé en garde à vue, le 28 mars dernier. En 2010, l'Union nationale aurait également accordé un prêt de plus de 500.000 euros à la fédération, comme annoncé lors de l'AG en novembre 2011. Une fédération qui a fait le maximum pour ne pas déposer le bilan, alors que, selon la présidente actuelle et le parquet de Brest, elle était en cessation de paiement à la sortie de la procédure de sauvegarde.
Tout cela doit secouer les instances de l'ADMR…
Tout à fait. En mai 2011, l'assemblée générale débouche sur un renversement de la majorité. Une nouvelle équipe, qui prend ses distances avec l'Union nationale, entendait déposer le bilan rapidement. Mais finalement, une fois au pouvoir, elle a aussi tenté de retarder l'échéance..
Pour quelles raisons ?
Officiellement, la nouvelle direction a demandé une « relecture des comptes », dont on n'a rien su des conclusions. En 2009 et 2010, les frais d'honoraires (avocats, experts comptables, etc.) ont atteint la coquette somme de 800 000 euros. Finalement, en juillet 2011, l'AG2R, son principal créancier, faute des garanties exigées, refuse de lui accorder de nouvelles facilités de remboursement de sa dette. La fédération dépose enfin le bilan. Un second plan social prévoyant 78 licenciements est présenté à l'automne, mais, comme le précédent, il sera annulé, par l'administrateur judiciaire cette fois, qui demande la mise en liquidation de la structure. Le 4 avril dernier, le TGI de Brest la prononce, avec pour conséquence le licenciement de 112 salariés.
Quelles sont les conséquences sur le terrain ?
Ils sont très importants. Au cours des deux dernières années, le réseau des associations locales ADMR a perdu environ 20 % de son activité. Cela a entraîné sur deux ans - on en a peu parlé – le licenciement ou le non-remplacement de 600 aides à domicile. Actuellement, les secrétaires des associations locales sont formées sur un nouveau logiciel, Onyx, pour prendre en charge la facturation. Il n'est pas certain qu'elles puissent être « opérationnelles » à très court terme. La liquidation définitive de la fédération doit intervenir en juin ou juillet mais une audience pour une cessation d'activité immédiate a été demandée, et se tiendra le 3 mai prochain. Six associations locales, situées, pour certaines dans des zones rurales où le secteur marchand est peu ou pas représenté, font également l'objet d'une procédure collective.
Quelles réflexions vous inspire cette catastrophe locale ?
En suivant, depuis plus de deux années, cette affaire sur laquelle j'ai ouvert un blog* dédié, j'ai noté l'existence de deux types de bénévoles : d'un côté, ceux que j'appelle les bénévoles de réseau (l'actuelle présidente de l'ADMR est, entre autres, vice-présidente de l'Udaf 29, membre du conseil d'administration du CHU de Brest et membre du conseil économique et social et environnemental) et de l'autre, les bénévoles de terrain, qui « veulent le bien », relativement peu informés des enjeux économiques et politiques que représente l'ADMR. Cette affaire souligne également la faiblesse du "contre-pouvoir" que pourraient constituer les salariés : du fait du morcellement des associations locales, qui atteignent rarement les 50 salariés, ils sont souvent privés d'instances représentatives du personnel. Il faut donc réfléchir à toutes ces questions, et à quelques autres, pour éviter que le scénario finistérien ne se reproduise ici et ailleurs.
Source : TSA
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